La transformation numérique a radicalement modifié le paysage de la création d’entreprise. Nous assistons à une dématérialisation croissante des actifs : la valeur d’une société ne réside plus seulement dans ses murs ou ses machines, mais dans ses algorithmes, ses bases de données et son identité numérique. Aujourd’hui, Internet offre aux entrepreneurs un terrain de jeu sans frontières, mais cette ubiquité se heurte à une réalité juridique persistante : les droits de protection demeurent, pour l’essentiel, strictement territoriaux. Ce décalage entre un marché global et des lois segmentées géographiquement impose une réflexion stratégique : dans cet univers dématérialisé, comment transformer l’immatériel en un actif tangible, valorisable et protégé ?
1. Propriété Intellectuelle vs Industrielle : Ne confondez plus !
Pour naviguer avec précision, il faut d’abord clarifier la hiérarchie juridique. La Propriété Intellectuelle est la “famille” globale, qui se divise en deux branches aux logiques distinctes :
- La Propriété Littéraire et Artistique : Elle repose principalement sur le droit d’auteur. Elle protège les œuvres de l’esprit, y compris les logiciels. Sa particularité ? Elle ne nécessite aucune formalité de dépôt : la protection naît du seul fait de la création, pourvu qu’elle soit originale. Le logiciel occupe ici une place hybride : protégé par le droit d’auteur, il est pourtant le moteur de stratégies industrielles majeures.
- La Propriété Industrielle : Elle concerne les innovations techniques et les signes distinctifs. Contrairement au droit d’auteur, elle impose presque toujours un dépôt formel (auprès de l’INPI en France) pour exister et être opposable aux tiers.
2. La Boîte à Outils de la Propriété Industrielle
Voici les principaux instruments permettant de sécuriser vos innovations. Un expert choisira l’outil selon le cycle de vie du produit.
| Outil | Ce qu’il protège | Durée de protection |
| Brevet | Une solution technique (produit ou procédé) répondant à 3 critères : nouveauté, application industrielle et activité inventive. | 20 ans (non renouvelable). |
| Certificat d’utilité | Mêmes critères que le brevet, mais sans examen au fond. Idéal pour les innovations à cycle de vie court. | 10 ans. |
| Marque | Un signe distinctif (nom, logo, slogan, son) identifiant des produits ou services. | 10 ans (renouvelable indéfiniment). |
| Dessins & Modèles | L’apparence, l’ornementation ou le design d’un produit. | 5 ans (prolongeable jusqu’à 25 ans). |
3. Le Casse-tête du Numérique : Où s’arrête la frontière ?
Le principe de territorialité limite la protection au pays de dépôt. Mais comment juger un site web accessible partout ? Le droit français a connu une évolution historique majeure : après avoir prôné le simple critère de “l’accessibilité” (jurisprudence Roederer de 2003), la Cour de cassation a opéré un revirement en janvier 2005 au profit du critère de la destination.
Pour qu’un juge soit compétent, il ne suffit pas que le site soit visible ; il doit viser spécifiquement le public français. Le juge s’appuie pour cela sur un faisceau d’indices non exhaustif :
- La langue : L’usage du français (si ce n’est pas la langue du pays d’origine).
- La monnaie de paiement : La possibilité de régler en euros.
- La logistique : La possibilité de livraison sur le territoire français.
- L’ancrage numérique : Le nom de domaine (ex: .fr) et le référencement sur les versions locales des moteurs de recherche.
Avantages | Inconvénients / Limites Techniques |
|---|---|
Réduction des coûts : Diminution des frais de plus de 40 % par rapport à des dépôts nationaux cumulés. | Dépendance centrale : Le titre international dépend du dépôt d’origine pendant 5 ans (“Attaque centrale”). |
Procédure unifiée : Une seule langue (français, anglais, espagnol), un seul jeu de taxes, une gestion simplifiée. | Spécificités locales : Risque lié aux sous-classes atypiques en Chine (différentes de la Classification de Nice) rendant la protection vulnérable. |
Évolutivité : Possibilité de procéder à des désignations postérieures selon l’expansion du marché. | Exigences d’usage : Obligation de fournir une déclaration d’usage aux USA entre la 5ème et la 6ème année. |
Le droit de propriété intellectuelle confère à son titulaire un monopole d’exploitation. Mais ce monopole connaît une limite essentielle : l’épuisement des droits.
Un principe posé par le droit européen
En matière de marques, l’article 15 de la directive (UE) 2015/2436 prévoit que le titulaire ne peut interdire l’usage de la marque pour des produits mis dans le commerce dans l’Union européenne ou dans l’Espace économique européen (EEE) par lui-même ou avec son consentement. En droit français, ce principe est repris à l’article L.713-4 du Code de la propriété intellectuelle. En matière de droit d’auteur, l’article 4 § 2 de la directive 2001/29/CE dispose que le droit de distribution est épuisé en cas de première vente ou de premier transfert de propriété dans l’Union européenne par le titulaire du droit ou avec son consentement.
Cette règle est transposée à l’article L.122-3-1 du Code de la propriété intellectuelle. Des mécanismes similaires existent pour les brevets (article L.613-6 CPI) et les dessins et modèles (article L.513-8 CPI).
Une idée simple : le monopole s’arrête à la première mise en circulation
Concrètement, dès qu’un produit protégé (portant une marque, relevant d’un brevet ou d’un droit d’auteur) est mis sur le marché dans l’EEE avec le consentement du titulaire, celui-ci ne peut plus s’opposer à sa revente ultérieure dans cet espace. Le droit exclusif de distribution est alors « épuisé ». Ce principe vise à garantir la libre circulation des marchandises au sein de l’Union européenne.
Le numérique ne supprime pas l’épuisement
La revente d’un produit authentique sur une plateforme en ligne (marketplace, site de revente, commerce électronique) ne remet pas en cause, en principe, l’application de l’épuisement.
Le canal de distribution est indifférent :
si le produit a été régulièrement mis sur le marché dans l’EEE, sa revente en ligne ne peut être interdite.
Des limites subsistent
Le titulaire peut néanmoins s’opposer à une nouvelle commercialisation s’il justifie de « motifs légitimes », notamment en cas de modification ou d’altération du produit (article L.713-4 CPI).
Par ailleurs, l’épuisement ne joue que pour les produits mis sur le marché dans l’EEE. L’importation de produits authentiques depuis un État tiers peut donc être interdite.
4. Les Nouvelles Frontières : IA, Métavers et Deepfakes
Les technologies de pointe redéfinissent les contours de la PI, un sujet au cœur de la “WIPO Conversation” (OMPI). L’IA générative soulève des questions complexes sur les “Digital Replicas” (répliques numériques) et la protection de la “Likeness” (l’image, la voix et les traits de personnalité). Pour contrer les abus comme les deepfakes, la stratégie de demain repose sur la traçabilité : le watermarking (tatouage numérique) et l’étiquetage des contenus générés deviennent des standards indispensables.
5. Stratégie pour les Entreprises : Pourquoi se protéger ?
La propriété industrielle est un actif de croissance, pas seulement une armure.
- Valorisation et CCP : Pour les startups (biotech/pharma), le brevet est vital. Le Certificat Complémentaire de Protection (CCP) permet d’ailleurs de prolonger la protection jusqu’à 5 ans (5,5 ans pour les médicaments pédiatriques) pour compenser la durée des essais cliniques.
- Levier international : Le Système de Madrid permet de protéger une marque dans plus de 120 pays via une procédure unique, réduisant les coûts de dépôt de 40 %.
- ️ Attractivité : Un portefeuille de brevets solide rassure les investisseurs en garantissant un monopole temporaire sur le marché.
Un équilibre entre protection et liberté
La propriété industrielle moderne doit naviguer entre le monopole nécessaire à l’inventeur et l’accès du public à l’innovation. Avec le lancement récent du Brevet Unitaire et de la Juridiction Unifiée du Brevet (JUB) en juin 2023, l’Europe simplifie radicalement la protection transfrontalière. Pour toute entreprise, la réussite passe désormais par une veille juridique constante : le droit numérique n’est pas un état figé, mais une matière en mouvement perpétuel.








